Que penser du premier mois de Trump 2.0?

Depuis son investiture le 20 janvier dernier, Donald Trump a signé plusieurs décrets et fait de fréquentes déclarations médiatiques. Menaces tarifaires, aspirations territoriales, déréglementation, etc. Nos experts survolent les différents développements des dernières semaines, notamment sous un angle géopolitique.

Pierre : Bonjour à tous et bienvenue au balado À vos intérêts! Je m’appelle Pierre Dolbec et aujourd’hui je suis accompagné de mes collègues Sébastien Mc Mahon, stratège en chef, et Dominic Siciliano, vice-président principal et chef des revenus fixes. Bonjour Dominic.

Dominic : Bonjour Pierre.

Pierre : Bonjour Sébastien.

Sébastien : Salut Pierre. C’est un plaisir de te voir avec nous aujourd’hui pour la première fois dans un épisode de À vos intérêts. Puis, salut Dominic! Il se passe beaucoup de choses. On a beaucoup de conversations sur les marchés depuis le début de l’année, puis je pense qu’on va avoir une année mouvementée.

Dominic : Absolument. On a eu des mois de janvier et de février qui ont été très intenses en nouvelles.

Pierre : Ça me fait plaisir d’être parmi vous, messieurs. Et comme on vient de le dire, ça fait un peu plus d’un mois maintenant que Donald Trump est en poste, et il se dit beaucoup de choses. C’est un sujet très chaud. Je pense qu’il ne laisse personne indifférent. Donc on va avoir beaucoup de choses à discuter aujourd’hui.

Ça fait un peu plus d’un mois que Donald Trump est assermenté. Depuis, il y a eu beaucoup de commentaires qui ont été faits de sa part et beaucoup de trucs qui circulent dans les médias. Ses commentaires, ses politiques ont inondé l’actualité. Pouvez-vous nous aider un peu à comprendre ce qui s’est passé et où nous en sommes présentement?

Sébastien : Oui, tout à fait. Donald Trump est arrivé en poste le 20 janvier. Bien sûr, il avait préparé le terrain avant ça, depuis l’élection qui était au début du mois de novembre.

On s’attendait à ce qu’il y ait plusieurs « mesures exécutives » qui soient signées par Donald Trump. Donc, le président américain, il y a un paquet de choses qu’il peut faire juste en signant des ordres exécutifs pour, après ça, lancer des réformes. Puis, bien, dans ses 100 premiers jours, il a signé déjà 60 mesures : c’est le plus grand nombre signé par un président au cours de ses 100 premiers jours en plus de 40 ans. Donc, c’est quand même assez important ce qui se passe là.

On parle d’une réforme de l’immigration, qui est un des gros morceaux de sa stratégie, et pour la politique commerciale, beaucoup de menaces tarifaires. La Chine a vécu une hausse de ses tarifs. Les autres pays, pour le moment, ce sont des menaces. Il y a des négociations qui se passent. Réduction de la taille du gouvernement aussi. Il y a des choses qui se passent là, mais c’est une espèce de chamboulement de l’ordre économique qui est en train de se dessiner avec Donald Trump.

Mais Dominic, ce n’est pas juste du point de vue économique; du point de vue géopolitique, il se passe beaucoup de choses.

Dominic : Oui, les énoncés ont été sans arrêt depuis sa présidence. Quand on parle de géopolitique, il faut parler d’équilibre. C’est vraiment un écosystème très délicat. Puis, quand on introduit des concepts où on essaie de choquer le système, c’est souvent les conséquences à long terme qui ont un impact vraiment important. Un des énoncés, évidemment, c’est le Canada comme 51ᵉ État. On a eu une bataille territoriale pour le canal de Panama et le Groenland. Les commentaires sur la bande de Gaza pour en faire devenir un Club Med. J’exagère un peu dans les commentaires à ce niveau-là, mais c’est quand même des événements et des énoncés auxquels n’est pas habitués sur la scène internationale. On peut parler de la visite de J. D. Vance en Europe qui a choqué beaucoup les Européens. Mais le plus dangereux, c’est vraiment la conversation de force entre Zelensky, Poutine et Donald Trump. Les conséquences de ces décisions-là prises unilatéralement ou de ces énoncés-là ont des conséquences dans les négociations. Ça a des impacts à court terme et à long terme. J’attire juste votre attention sur la raison pour laquelle il y a un désarmement total en Europe. C’est parce qu’il y a eu deux guerres mondiales en l’espace de 30 ans, et les décisions qui ont été prises à la suite de ces guerres-là, c’était pour apaiser ces situations. Je vous présente seulement les grandes lignes, mais c’est quand même un des faits qui a mené aussi à la création de la communauté européenne. Alors, tout ça, ce sont des décisions qui ont été prises dans les années 40 et 50, qui ont ensuite eu des impacts énormes politiquement pour ces pays-là. Puis les Américains ont joué quand même un rôle hyperimportant en géopolitique pour ce qu’on pourrait appeler la démocratisation économique en utilisant leur système politique pour établir des chaînes de communications pour le commerce. Puis les politiques que Trump mentionne présentement, ça défait tout ça. Alors un impact immédiat, oui, sur certaines relations, mais aussi un impact à très long terme sur tous les échanges commerciaux et l’équilibre planétaire sur le plan géopolitique.

Pierre : Et on sait que Trump a également promis de déréglementer et de réduire les impôts. Comment est-ce que ça se passe jusqu’à maintenant à ce plan-là?

Sébastien : Pour le moment, il n’y a pas encore de progrès tangible qui est fait en matière de coupures d’impôts. Le Congrès et le Sénat travaillent chacun de leur côté sur des projets de budget. Mais ce qu’on entend pour le moment, c’est qu’on reconduirait les coupures d’impôts qui avaient été mises en place pendant le premier mandat de Donald Trump. Ça, ça aurait un impact de 4,2 trillions de dollars –« trillions » en termes anglais– donc, c’est 4 200 milliards de dollars. Puis on parle de peut-être augmenter les dépenses par 300 milliards de dollars sur dix ans; ça, c’est pour appliquer les lois sur l’immigration et pour l’armée.

Donc, ce n’est pas vraiment une mesure de relance. On ne peut pas dire que Donald Trump va venir stimuler l’économie avec tout ça. De l’autre côté, il y a une réduction des dépenses qui est discutée. On parle de 1 500 milliards de dollars. Ça, c’est inférieur aux attentes des républicains les plus conservateurs au point de vue fiscal qui, eux, s’attendraient à ce qu’on parle plutôt de 2 500 milliards de dollars. Puis la majorité au Congrès est quand même assez faible pour les républicains. Donc, il faut s’attendre à ce qu’il y ait de la négociation à Washington. Il faut s’attendre à ce que le plan budgétaire, ça ne passe pas comme une lettre à la poste. Ce n’est pas parce que Donald Trump a une majorité qu’il peut faire ce qu’il veut. La majorité est quand même relativement mince.

Pierre : Et Dominic?

Dominic :
Oui, c’est assez important quand même. Le plan vise à lever les restrictions imposées lors de l’administration précédente de Biden, notamment sur la production d’énergie, le développement des infrastructures et les marchés financiers. Tu sais, l’administration Trump va affirmer que ça va créer des emplois, qu’il y a trop de réglementations aux États-Unis, que ça va aider l’investissement...

Il y a toujours, encore une fois – je parle beaucoup d’équilibre aujourd’hui, mais c’est vraiment ça – il y a un équilibre à l’intérieur de ces changements-là. Si on demande aux écologistes et si on considère surtout les droits des travailleurs dans une vague où on a non seulement une déréglementation qui permet de se défaire d’employés plus rapidement, et aussi Elon Musk qui coupe énormément dans tous les emplois au gouvernement… Les droits, par exemple, des employés, pourraient devenir un sujet hyperimportant pour les prochaines élections et peut-être stimuler une vague de gauche.

Quand je vous dis parfois qu’une décision aujourd’hui va avoir des impacts assez importants dans les prochains cycles économiques et/ou politiques, c’est ça qu’on vise. Mais je suis quand même dans le camp qu’il ne faut pas qu’on devienne l’Europe. Si vous connaissez des gens en Europe qui veulent partir une business ou faire quoi que ce soit, c’est hypercomplexe de le faire. Les États-Unis et le Canada, c’est quand même beaucoup mieux. Il ne faut pas qu’on recrée ce genre de modèle.

Puis, même avec une très grande réglementation, il y a quand même des choses qui peuvent se passer, où on a encore des trous dans le système. Alors, il faut trouver encore une fois un équilibre. Alors, je ne suis pas nécessairement contre un réajustement de la réglementation, mais on ne peut pas couper dans tous les services, tous les emplois des agences et faire de la déréglementation en même temps, sans penser encore une fois à l’équilibre de l’écosystème pour prévenir un autre 2008, 2008 qui est une crise financière, mais très reliée à la surveillance des marchés et à la réglementation qui n’était pas adéquate durant cette période-là. Alors, c’est vraiment un pensez-y-bien pour les quatre à dix prochaines années.

Pierre : Et on sait qu'en matière de relations commerciales, on ne peut pas passer à côté : les tarifs sont un sujet très très chaud. Qu’est-ce qu’on peut dire sur ce qui a été annoncé et où nous en sommes sur ce plan-là?

Sébastien : Il n’y a pas grand-chose qui a été annoncé formellement. Il y a beaucoup d’intentions, il y a beaucoup de menaces qui ont été mises en place.

Quand on regarde juste le calendrier, là, le 4 mars, on pourrait avoir les tarifs de 25 % sur toutes les importations en provenance du Canada et du Mexique. Probablement que ça, c’est la plus grosse menace qui pourrait avoir le plus gros impact à cause des relations commerciales qui sont très serrées entre les trois pays.

Après ça, le 12 mars, ce sont les tarifs sur l’acier et l’aluminium. Ça, c’est un autre sujet en soi, mais probablement que ça ferait très mal à l’économie américaine plus qu’aux autres économies de la planète.

Après ça, le 1ᵉʳ avril, on attend des rapports des agences gouvernementales américaines sur les pratiques commerciales des autres pays.

Puis on parle aussi du 2 avril. On pourrait avoir des tarifs sur les autos.

Donc, il y a beaucoup de menaces qu’on entend. À date, les menaces, la plupart du temps, ont été négociées pour être retardées, comme c'est le cas pour le Canada et le Mexique. Sauf qu’en Chine, quand même, des tarifs de 10 % ont été mis en place. Donc beaucoup de bruit, beaucoup d’incertitude. Mais en cee moment, pas grand-chose de très concret.

Pierre : Est-ce qu’on peut croire à une stratégie de négociation de la part de Trump sur ce plan-là?

Sébastien : Oui, probablement. Probablement que c’est beaucoup de la négociation. Quand on lit les écrits de Donald Trump, The Art of the Deal et tous ces autres livres-là, ça fait partie du modus operandi. En bref, ce que Donald Trump estime être une bonne stratégie de négociation, c’est de faire des demandes qui sont assez extraordinaires, pousser l’adversaire dans les câbles, puis comme ça, voir quel genre de concession il peut aller chercher en sachant très bien qu’il va se contenter de moins que ce qu’il a demandé, mais qu'il sera capable d’aller chercher probablement plus qu’en utilisant une autre stratégie qui serait peut-être un petit peu plus diplomatique.

Dominic : Si je peux ajouter peut-être un nouveau terme pour tout le monde – moi j’ai été un peu surpris par ça – ce sont les tarifs réciproques.

En d’autres mots, c’est lorsqu’un pays impose des tarifs sur les produits importés d’un autre pays, ce pays-là peut imposer le même tarif en retour. Ça, c’est un autre jeu politique. Ça veut dire : « Si tu imposes tes règles, je n’aurais pas le choix de m’ajuster. Je n’ai pas besoin de faire une déclaration. C’est écrit. Alors j’essaie de me prémunir contre d’autres pays qui pourraient nous imposer des tarifs en conséquence. Si vous le faites, je vous le dis d’avance que je vais m’ajuster automatiquement. » Alors beaucoup de jeux politiques. Trump a comme politique, et ça lui a servi toute sa carrière dans l’immobilier, de demander quelque chose de farfelu ou exorbitant pour négocier finalement quelque chose de raisonnable. Et il faut toujours qu’il gagne dans cette transaction-là. Alors, il faut trouver ,justement, dans une négociation avec lui, ce que « gagner » veut dire pour le président Trump, puis essayer d’attaquer à partir de cet angle-là.

Pierre : Donc, est-ce qu’on peut croire qu’une récession est garantie à ce moment-ci?

Sébastien : Non, une récession n’est pas garantie. Le risque est quand même élevé parce que c’est comme si on jouait au poker avec quelqu’un. La personne dans son jeu, si elle bluffe, ça veut dire qu’elle fait accroire qu’elle a une paire d’as, mais en fait elle a une paire de trois. Mais lui dans son jeu, il l’a, la paire d’as. La question c’est « Est-ce qu’il va la jouer?  » Est-ce qu’il y a avantage à la jouer? La jouer quand?  Donc il faut rester très aux aguets. Il faut prendre ça au sérieux. Il faut que nos politiciens continuent de négocier. Mais comme Dominic le disait si bien, l’impact global de tout ça peut être assez important, mais ça va surtout dépendre de la durée des droits de douane s’il y en a qui sont appliqués. La Banque du Canada a fait beaucoup de travaux là-dessus. Elle estime que si on s’en va vers le scénario catastrophe de 25 % de tarifs des États-Unis et que tout le monde se met à prendre des mesures de représailles, pour l’économie canadienne, c’est un impact négatif d’environ 4,5 % de PIB. Donc oui, une récession la première année. La deuxième année, on a encore des effets négatifs, mais on sort de la récession. Puis à long terme, c’est environ 3 % d’impact sur le PIB. Donc, ce sont des chiffres qui peuvent sembler abstraits comme ça, mais juste pour contraster : ce n’est pas la COVID qui est en train de se passer là. Durant la COVID, on avait eu un recul de 15 % du PIB canadien. Donc oui, c’est un choc. On ne souhaite pas aller dans cet environnement-là, mais ce n’est pas la fin du monde non plus. Toi Dominic, est-ce que tu aurais un mot de la fin ici?

Dominic : Bien, je suis entièrement d’accord avec toi Sébastien. Mais ce qui m’inquiète, moi, au plus haut point, c’est au niveau de l’inflation. C’est quelque chose qui est difficile à contrôler. Difficile aussi de voir comment toutes les industries vont intégrer les prix plus élevés. Comme on dit, il y a 70 % des produits qui traversent la frontière, qui sont retransformés plusieurs fois, et cetera, ce qui peut créer quand même une inflation assez importante. Ultimement, pour des jeux politiques en fin de compte, c’est le consommateur américain, puis le consommateur canadien qui va payer la note avec une taxe imposée de tarifs. On a quand même de bonnes réserves sur le plan de l’épargne canadien et américain, je vous dirais, mais tout ça pourrait gruger beaucoup les réserves et rendre le consommateur beaucoup moins résilient si on avait quelque chose qui perdurait pendant longtemps. Alors l’inflation, puis l’impact que ça peut avoir sur les marchés financiers comme on l’a vécu en 2022, c’est ça mon grand point d’inquiétude pour le moment.

Sébastien : Oui, tout à fait d’accord avec toi.

Pierre : Merci beaucoup Sébastien et Dominic pour cette discussion et merci à tous nos auditeurs. On se retrouve dans deux semaines pour un prochain épisode du balado À vos intérêts!

Ashleay : (voix préenregistrée) Vous avez aimé cet épisode et vous aimeriez en apprendre davantage sur l’actualité économique? Abonnez-vous à notre balado À vos intérêts! disponible sur toutes les plateformes. Vous pouvez aussi visiter la page Actualités économiques sur ia.ca et nous suivre sur les réseaux sociaux.

À propos

Sébastien possède près de 20 ans d’expérience dans les secteurs privé et public. En plus de son rôle de stratège en chef et d’économiste sénior, il est également gestionnaire de portefeuilles chez iA Gestion mondiale d’actifs et membre du comité d’allocation d’actifs de la société. Ces fonctions lui permettent d’exprimer sa passion pour les chiffres, les mots et la communication. Sébastien agit en tant que porte-parole de iA Groupe financier et conférencier invité sur les questions qui touchent l’économie et la finance. Avant de se joindre à iA en 2013, il a occupé divers postes dans le secteur de l’économie à l’Autorité des marchés financiers, chez Desjardins et au ministère des Finances du Québec. Sébastien est titulaire d’une maîtrise et d’un doctorat en économie de l’Université Laval et détient le titre de CFA.

Sébastien Mc Mahon et Dominic Siciliano

Ce balado ne doit pas être copié ou reproduit. Les opinions exprimées dans ce balado reposent sur les conditions actuelles de marché et peuvent changer sans préavis. Elles ne visent nullement à fournir des conseils en matière de placement. Les prévisions données dans ce balado ne sont pas des garanties de rendement. Elles impliquent des risques, des incertitudes et des hypothèses. Bien que ces hypothèses nous paraissent raisonnables, il n’y a aucune assurance qu’elles se confirment.

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2025-04-03 09:42 HAE

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